Le non irlandais: mêmes causes, mêmes effets

Publié le par Pierre-Luc Seguillon


      Les dirigeants européens bombaient le torse. L'affaire értait dans le sac. Nicolas Sarkozy , co-auteur du traité de Lisbonne jubilait: maintenant que le casse tête institutionnel appartenait au passé, sa présidence de l'Union promettait d'être une belle réussite. Patatras! Les Iralandais ont ruiné ce bel optimisme. Du coup les mêmes paraissent  soudain saisis de stupeur. Jean Pierre Jouyet, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes,  bien qu’il essaie aujourd’hui de faire bonne figure et de voir dans le non irlandais «  une opportunité » pour l’Europe se disait vendredi « effondré » .  Les uns et les autres se demandent pourquoi les Irlandais qui ont tant profité des subsides européens se sont montrés si peu reconnaissants envers l’Union.
On connaît pourtant  la réponse. La même cause, aujourd’hui comme hier, produit les mêmes effets. Les Irlandais de même que les Français et les Néerlandais il y a trois ans ont eu peur. Peur de ce traité si abscond que chacun peut en redouter quelque  intention cachée. Peur de cette institution européenne si froide, si complexe, si technocratique, si lointaine, plus encline à sanctionner les manquements à la concurrence qu’à protéger ses ressortissants contre tous les maux réels ou imaginaires  engendrés par  la mondialisation. Peur de perdre, en l’occurrence, leur fiscalité attractive, leur législation sur l’avortement ou leur neutralité.

     Le peu de motivation des citoyens de l’Union et particulièrement des couches les plus populaires s’explique pourtant aisément. L’Europe souffre cruellement aujourd’hui d’un manque de compréhension, d’un défaut d’explication et d’une absence d’idéal. Ces trois carences sont étroitement liées. Obéissant à un gouvernement des juges et des technocrates, l’Union européenne demeure pour les citoyens un espace abstrait aux frontières fluctuantes et floues, sans horizon et sans raison d’être définie  hormis sa vocation marchande. Le galimatias des projets institutionnels soumis aux citoyens aujourd’hui comme hier ne fait que traduire cette indécision. Faire la pédagogie de cette  Europe-là est quasi impossible. Et les dirigeants ne s’y risquent guère ou s’y cassent les dents. Pourquoi dès lors les citoyens seraient-ils motivés à défendre cette Europe inexplicable, donc incompréhensible dont l’opacité est synonyme de danger ?

    L’accident irlandais est un camouflet pour la France  qui s’était enorgueillie d’avoir sorti l’Union de l’impasse institutionnelle après avoir elle-même contribué à l’y jeter. Ce « non »  change profondément du même coup la nature de la prochaine présidence française! Avant tout autre chantier, la présidence française va donc être largement  hypothéquée par la recherche d’une solution à cette nouvelle crise.

    Pour l’heure, Paris a choisi de faire le gros dos et, avec Berlin, d’appeler à la poursuite du processus de ratification du traité de Lisbonne. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel  nourrissent en effet le secret espoir que lorsque 26 pays auront  donné leur aval aux nouvelles institutions par la voie parlementaire, il sera possible, moyennant quelques concessions faites à Dublin, de convaincre les Irlandais  de retourner aux urnes et de bien voter cette fois.

    Un tel raisonnement témoigne d’une conception bien étrange  de la démocratie. Mais quand bien même le traité de Lisbonne finirait-il par être ratifié  que le problème du fonctionnement de l’Europe demeurerait posé. Doter l’Europe de nouvelles institutions  est indispensable. Mais cela ne servira à rien si l’Union n’affiche pas une ambition politique claire, susceptible de mobiliser les énergies des citoyens et de les convaincre que la construction communautaire leur est une protection pour le présent et un gage pour l’avenir.

    Tel est le double défi que Nicolas Sarkozy doit relever durant cette présidence de crise : sauver tant bien que mal la réforme institutionnelle et redonner un sens politique à l’Union.

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Jeff de Burlats 17/06/2008 18:21

Bonsoir PLS,
Je maintiens ce que j'écrivais précédemment suite à votre article sur le référendum (verdict irlandais): poursuivre le processus de ratification, "ranger" l'Irlande au même statut que le Danemark, relancer une autre dynamique européenne plus proche des citoyens, plus démocratique dans ses décisions, plus compréhensible... en resserrant le groupe décisionnaire autour des 6 fondateurs.

Quant à l'impact du verdict irlandais, il ne touche pas la seule France dont tout le monde politico-médiatique avait saluer la performance sur le Traité de Lisbonne (après avoir émis de sérieux doutes préalables d'ailleurs!!!!), il concerne l'Europe actuelle et son infrastructure institutionnelle.

Je vous confierai juste cette citation pour terminer: "Ce que Paris conseille, l'Europe le médite. Ce que Paris commence, l'Europe le continue". (V. Hugo).

olivier 17/06/2008 18:18

Les buddets aloués aux voyages à l'étranger pour les jeunes devrait peut être être considérablement augmentés car rien de mieux que de se faire des amis dans d'autres pays pour comprendre l'autre et le respecter dans sa culture...
Les français notamment sont terriblement renfermés alors qu'il y a partout en Europe du bon à prendre...

marc d Here 17/06/2008 10:55

Je ne vois pas en quoi ce non irlandais serait un échec pour la France.

Cela dit, la présidence française, prend une importance particulière: montrer aux européens, notamment, mais pas seulement aux Irlandais, que l'Europe est capable d'agir concrètement pour protéger les citoyens européens et répondre à leurs préoccupations. Si Sarkozy réussit des avancées importantes sur les sujets qu'il a fixé comme prioritaires: défense, union pour la méditerranée, immigration, énergie (et la réponse européenne à l'augmentation du prix du pétrole), agriculture, développement durable, alors il pourra peut-être "changer" le regard des européens sur l'Union....et permettra peut-être un nouveau (et différent) vote irlandais.

annick 17/06/2008 10:41

Bien triste Europe...mal comprise, trop souvent instrumentalisée par les gouvernants, trop souvent technocratique et loin des citoyens qui ont une impression d'impuissance et de perte d'identité.
Europe "machine" à 27 têtes auquelle on veut greffer la méditerranée sans qu'il n'y ait la moindre parcelle d'âme commune...
L'Europe? Quelle Europe???
Même les plus europhiles sentent un malaise, une Europe embourbée, jambe de bois couturée de sparadraps, au milieu du gué, à laquelle on ajoute encore un lest.Trop vite, pas clair, sans vision, sans culture commune, sans projet de société ?
L'activisme de NS, l'ignorance du peuple est une question non polémique mais lucide à poser.
Faire bouger les choses ne signifie pas forcément avancer...

jpb 17/06/2008 10:21

Très bonne analyse, il convient de réenchanter les Européens autour d'une suite de projets clairs, lisibles, réels, et éviter de se focaliser sur des textes abscons.

Depuis le début la construction européenne est un phénomène chaotique, il y a trop de paramètres à contrôler, trop de cultures différentes, trop de peuples différents, trop de langues différentes, trop de gens différents les uns des autres, qui ont en commun un idéal néanmoins, mais que la plupart ignorent à savoir : « Le bien-être et l’autonomie pour tous, la paix et le développement par la coopération, la préservation des ressources naturelles et des équilibres écologiques de la planète. »
Tout le reste ne constitue que des détails, apprendre à connaître l'autre permet de le respecter, s'engager sur des objectifs neufs, la solution.